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Le Principe d’anarchie

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Alors que les commentaires sur l’œuvre de Heidegger se multiplient depuis une petite dizaine d’années (et il n’est qu’à citer le remarquable ouvrage de…

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Alors que les commentaires sur l’œuvre de Heidegger se multiplient depuis une petite dizaine d’années (et il n’est qu’à citer le remarquable ouvrage de Maxence Caron, Pensée de l’être et origine de la subjectivité, publié aux éditions du Cerf), la réédition de l’ouvrage de Reiner Schürmann, Le Principe d’Anarchie : Heidegger et la question de l’agir, aux éditions Diaphanes, semble être passée totalement inaperçue. Il s’agit pourtant d’une contribution capitale à la pensée heideggérienne.

Nous disons contribution à, parce que de prime abord, la question de l’anarchie n’est pas posée par Heidegger. Reiner Schürmann l’adjoint à la pensée heideggérienne, en fait un centre ou un horizon à cette pensée. Il faut par ailleurs remarquer une méthode très en prise avec le développement de la pensée heideggerienne, et qui procède d’une démarche double : si Schürmann reprend Heidegger de manière non-chronologique, en expliquant les premiers textes par les derniers travaux, c’est que d’une part il s’agit de rentrer dans la pensée de Heidegger en son milieu (ce que Heidegger, à la suite de Hölderlin et Nietzsche nommait la Heimat, le lieu même d’expression du Dasein, le lieu d’habitation et de déploiement de la pensée), d’autre part – selon l’idée qu’un certain nombre de concepts ne sont pas traités dans la première œuvre – nous trouvons l’horizon même de l’œuvre entière dans la saisie des concepts fondamentaux, qui sont aussi les concepts derniers. En témoigne cette intuition, présente dans l’introduction du Principe d’anarchie, fondant véritablement la méthode-schürmann :

« Le caractère rudimentaire des notions de théorie et de pratique, dans les premiers écrits de Heidegger – et, par conséquent, la nécessité de les compléter par les écrits postérieurs – résulte justement de ce que la conception de la technique reste encore tout-à-fait insuffisante dans Être et temps. »

Nous pensons toutefois qu’il y a ici une certaine aporie : Schürmann ne s’intéresse en premier lieu qu’à la question de l’agir, en second lieu à la fondation des principes de l’agir. Aussi, effectivement, l’agir doit-il être présent d’une manière ou d’une autre dans la philosophie de Heidegger pour en traiter, et il ne l’est qu’à la fin – à la toute fin, et comme horizon de la déconstruction de l’ontologie. L’agir ne s’exprime, comme le remarque le commentateur qu’en tant que pôle négatif à la déconstruction de l’ontologie par l’historicisation de la métaphysique ; déjouer la métaphysique, c’est revenir à un agir, c’est-à-dire au Dasein, et à son absence de principe.

« L’hypothèse de la clôture du champ métaphysique est le point de départ de tout ce qui va suivre »

Pourtant, en regard de ce fait, il est possible d’appréhender Heidegger selon une méthode généalogique – nous en faisions l’expérience à l’aune des travaux de 1923, réédités il y a peu, Ontologie : herméneutique de la factivité, dont le propos est, bien entendu, connexe de l’élaboration de la problématique de l’authenticité dans Être et temps, mais relève encore, ou annonce en grande partie les travaux ultérieurs sur la question propre de l’herméneutique et de la parole. La construction de la parole heideggerienne en parait même, en un sens, plus aisée par ce recours aux premiers travaux, alors qu’il n’est que privatdozent de Husserl (nous renvoyons en ce sens à l’article que nous avons écrit à ce sujet).

Il faut en revanche remarquer le bien-fondé de la critique de Schürmann, et notamment du principe même de la déconstruction qu’il opère. A l’interrogation sur les pentes de l’être, Schürmann substitue une question plus fondamentale : celle des « principes époquaux ». S’il reconnait que ce terme est absent de Heidegger, qu’il n’est pas dans son vocabulaire, il a néanmoins l’avantage de mettre en regard ce qui faisait tout le paradoxe des pentes de l’être : à un principe métaphysique immuable, à ce substrat invariant se surimprime toute une histoire, qui est l’histoire même de l’Occident. A la stase de l’être, c’est-à-dire le « terme », mot que Heidegger réprouvait pour la fixation qu’il induisait dans le mouvement de l’être, il fallait adjoindre comme sur un autre plan, mais en réalité dans le mouvement même de l’être, une histoire de sa fondation. Les principes époquaux reprennent le terme, tout y adjoignant la question de l’époque, et donc de la réception. Nous sommes d’emblée face à une herméneutique de l’Ursprung ou de l’Anfang, et par ce biais d’emblée dans cette pensée de l’Heimat, qui caractérise la dernière œuvre de Heidegger, quoiqu’on en trouve trace, en place d’un horizon vers lequel se déplace toute la philosophie, dans les premiers textes.

« A la fin d’une époque, son principe dépérit. »

L’origine ne fait jamais que nous dire que, dans la pensée, pour reprendre ce mot de Joubert, « tout est double »[1] : elle affirme à la fois le Zeitgeist propre à son émergence, et sa reprise, sa dévaluation ou son aliénation, soit le Zeitgeist de l’époque actuelle. Toute pensée admet ainsi son point de retour continuel : la pensée tend à vouloir l’origine, l’absolu de son émergence.

La déconstruction de Schürmann nous conduit à ce point où penser l’émergence de l’être, c’est réduire l’être à sa simple histoire, et à le déconsidérer dans ce qu’il est. Le principe d’anarchie ne veut affirmer qu’une chose : qu’en toute chose, il y a valeur, hiérarchie et par ainsi principe. « La déconstruction, en situant époqualement une telle philosophie première, la désamorce et retire ainsi à la philosophie pratique son fondement, son arche ; elle la rend anarchique. »

Nous pensons quant à nous que Reiner Schürmann a su faire preuve d’une grande humilité face à Heidegger : son ouvrage est neuf, passe outre l’enseignement heideggérien, mais ce dans la même mesure où il n’a été occasionné, où il n’a pu procéder que d’une fécondation par Heidegger. Il y a là plus qu’une contribution à ; nous voulons parler d’un élargissement de la question.

En un mot, Le Principe d’anarchie est toujours aussi essentiel.

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anarchie

Reiner Schürmann

Le Principe d’anarchie : Heidegger et la question de l’agir

éditions Diaphanes

28€


[1]      Joubert Joseph, Pensées, année 1799, Paris : Union Générale d’Éditions (« 10/18 »), 1966, p. 69.

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Antoine Böhm

Antoine Böhm

Antoine Böhm est jeune chercheur en philosophie, en études politiques et en philologie, notamment sur les questions des structures politiques et herméneutiques de la religion. Directeur de publication de la revue Theoria, il dirige en outre la rubrique philosophie de la revue Faribole, écrit pour la revue Envers et anime l'émission de sciences humaines Point de Fuite!

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